Les tissages à Haspres et le tissage

Les tissages à Haspres et le tissage

Le tissage à Haspres et aux environs fut longtemps la source d’une richesse économique. Avant de parler des origines du textile à Haspres et dans le Cambrésis d’une manière générale, de la production, des outils et de la vie sociale, il faut évoquer les entreprises de tissage qui firent vivre de nombreux foyers mais se heurtèrent à la concurrence et à l’évolution du matériel et des marchés.

LES TISSAGES 

Les établissements César Béra

La plus connue est l’entreprise César Béra née rue Faidherbe (appelée autrefois ruelle Taquet). César Béra avait d’abord fait appel au tissage à domicile puis avait regroupé plusieurs ouvriers en 1906 dans son nouvel établissement pour compléter son organisation. Après les grèves de 1909 et 1911, la Grande Guerre n’épargna pas l’entreprise qui rouvrit en 1919 pour évoluer vers une SARL en 1925 avec le début des travaux d’une nouvelle unité à Noyelles sur Selle. Entre-temps, un atelier de confection ouvrit en 1922. En 1936, c’est l’ouverture de l’usine de Maretz. 1936, c’est aussi l’année des grèves qui permettront une amélioration de la condition ouvrière en usine : augmentation du salaire (+15%) et surtout, instauration des congés payés (15 jours). Pour les ouvriers à la cave, il faudra attendre 1940 pour obtenir (+20%) et une compensation de 4% pour les congés. Puis c’est la seconde guerre mondiale et l’ouverture de l’usine de Chomérac en Ardèche (zone libre) sur un site qui fut le premier moulinage ardéchois, créé par M. Deydier en 1670.

En 1946, César meurt mais il a un fils Jean qui a lui-même un fils, Jean ! Ils prendront successivement la direction de l’entreprise. Pour résister au marché, les dirigeants investissent et diversifient la production.

En 1969, après l’arrêt de Chomérac en 1954 puis de Maretz en 1956, c’est la fin du tissage à Haspres qui garde quand même les bureaux et l’expédition. Le reste est transféré à Noyelles sur Selle.  Cette année là, Jean Béra père décède. En 1989, l’entreprise passe aux mains du groupe Zucchi via Descamps, Jean Béra « junior » démissionne de son poste. C’est le début de la fin, avec la fermeture de Haspres  puis la fermeture définitive de Noyelles sur Selle en 2005 avec pour conséquences le licenciement de 165 salariés, le chômage, le reclassement ou la recherche pas très facile pour des gens qui n’ont connu que cette usine, d’un nouvel emploi.

Le tissage Herbin

Il se situait à l’angle des rues Brossolette et Mirabeau. Créé par Georges et Fernand Herbin en 1911, la production consistait surtout en linon et batiste (voir l’article suivant à venir). Le tissage employa jusqu’à une petite centaine de personnes mais les frères Herbin avaient d’autres unités dans d’autres régions et employaient du personnel à domicile.

 

Le tissage Béra et l'école maternelle.

Emplacement du nouvel EHPAD

La salle de tissage au début

du XXème siècle

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La rue du tissage Béra (rue Faidherbe)

avec le "cornet" qui rythmait les entrées

et les sorties des employés.

Le site Béra de Noyelles sur Selle
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Carte postale de Chomérac (Ardèche)

intitulée: Le pont Sicard et l'usine Béra

Vue de l'entreprise Herbin 

au chemin de Villers

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L’entreprise André Cossart

C’est Hector Cossart qui fut à l’origine de cette entreprise. C’était un « donneur d’ouvrage ». Il fournissait la chaîne, le fil de trame en canette, les harnais de tissage et les caractéristiques du travail à rendre. André Cossart reprit la direction. Il employait une douzaine d’ouvriers à domicile sur Haspres mais aussi des tisseurs de Saint Vaast en Cambrésis, Saint Aubert et Avesnes les Aubert. L’essentiel de la production était la lingerie fine et les réalisations de grandes largeurs.

 

On peut ajouter des plus petits tissages comme Béra – Cacheux et fils,Vérin, Armand Moreau ou Gaston Déplanque.

 

LE TISSAGE

Cette partie porte surtout sur le tissage du lin à la cave par les "mullequiniers"

1)L’industrie textile

 

Si le Valenciennois et le Cambrésis furent deux grands centres de production de tulle et dentelle au 19ième siècle, le tissage de la laine, du coton et du lin avait son importance pour la réalisation de bas, bonnets, chaussons, toiles de pantalon et lingeries fines. Cambrai et sa région furent le berceau de la production de batiste et linon. Malheureusement, il y avait peu de maisons de commerce et c’est Valenciennes et Saint Quentin qui assurèrent cette fonction.

D’après le livre de M. Dolez, « La mulquinerie à Cambray des origines à 1789 » où l’on retrouve également des travaux de ces prédécesseurs, il est fait mention de « statuts des teliers-linge, tisserands de batiste en l’an 1407 » même si la profession existait bien avant. En effet, M. Dolez signale ceci :

Déclaration des biens, droits et redevances de tonlieux et aultres du revenu anchien  de l’évesché de Cambray, au quartier de Cambrésis et ville de Cambray (août 1275).

C’est li tonnius des muelekins.

Li pieche de moulekin doit 1 denier, et li douzaine 11 deniers. Se li moulekiniers tient estal, il doit 1 denier le vendredi et 1 denier le samedi.

Ki akate ou vent fils de moulekins, il doibt de V sous, 1 denier …. (Archives du Nord, Fonds de la Cathédrale de Cambrai)

 

Quelques précisions sont ici nécessaires :

 

Mulquinier et mulquinerie :

Le mulquinier est ce tisseur à la cave, qui sur un métier ou « outil », près d’une « bahote ou blocure », travaille le lin.

C’est aussi le donneur d’ouvrage qui remet la chaîne, le fil de trame et le harnais.

 

La mulquinerie est la manufacture du lin, la production des toiles fines de lin. Essentiellement deux types : la batiste et le linon.

 

Voici ce qu’en disent Messieurs Dolez et Boone (membre de la Commission historique du Nord) :

 

Les fabricants de toilettes fines étaient appelés dans les vallées de la Selle et de l’Erclin, meulquiniers ou mulquiniers, appellation qui dérive du mot meulquin ou mulquin.

« Molquin » qu’on trouve aussi écrit « mollequin » parait se composer de deux termes : molle et quin. Le premier terme «  molle » est un mot germanique qui signifie « toile fine, mousseline » ; le second « quin » est assurément la transcription wallone du mot flamand « ken », équivalent de l’allemand « chen », c'est-à-dire un diminutif. Alors, le sens de mollequin est tout naturellement celui d’un diminutif de toile. Il s’ensuit que l’appellation « toilette » dont se servaient les mulquiniers ne serait que la traduction française très exacte du terme flamand « molleken ».

 

Dans son dictionnaire Rouchi-français, M. Hécart (1834) donne au mot « murquenier », l’explication suivante : Le mot mollequin, qui se trouve dans nos anciens auteurs, notamment dans le roman de la Rose, peut être pris du latin « mollis », en y ajoutant la désinence « quin » qui dans plusieurs mots d’origine Belgique est le diminutif. (Petite remarque qui n’engage que moi, certaines et certains d’entrevous se souviennent peut-être d’un aïeul qui l’appelait  « m’quin = min tiot = mon petit ! »).

 

D’après Henry Havard (dictionnaire de l’ameublement), le mot mulquinier dérive de molochin, dont on a fait mullequin, mot duquel on s’est servi pour désigner, dans le principe, une couleur fauve. De la couleur, le nom est passé à l’étoffe, puis il s’est appliqué à tous les tissus écrus.

 

D’après le Littré (années 30), le terme mulquinier aurait pour étymologie le mot mullequin (ancienne pièce d’étoffe) qui dériverait d’un mot grec qui veut dire mauve, à cause, suivant Du Cange, de la couleur de l’étoffe.

Voilà pour ce qui est de la profession.

 

La production maintenant :

Le linon (à ne pas confondre avec le nylon) est un tissu en lin assez « clair », ce mot est à comprendre ici comme « non serré, léger ».

La batiste, est un tissu plus serré, plus compact, plus battu par le battant du métier, d’où est venu peut-être son appellation « batiste ». L’autre origine de ce nom serait celui de son inventeur, Baptiste (une statue a été élevée, par souscription, dans le jardin public de la ville), originaire de Cantaing, près de Cambrai mais certains historiens font remarquer que ce nom n’était pas connu jusqu’à la fin du 18ième siècle, ce qui laisserait penser à une « invention ». Il est possible que la lutte d’influence entre Valenciennes et Cambrai sur la paternité du tissu soit à l’origine de cette hypothèse !

 

A une époque, on parlait de « métisse » : il s’agit d’une toile dont la chaine était en coton et le fil de trame en lin.

 

Décadence

Les guerres, l’influence du clergé et la concurrence associée à des politiques protectionnistes, furent à l’origine de la décadence de l’industrie des toilettes et au passage à une production rurale alors qu’elle était essentiellement urbaine.

En 1855, d’après le Président de la Chambre de Commerce de Valenciennes, l’industrie des batistes “n’a plus que le nom”.

Le valenciennois aura plutôt une vocation industrielle avec les mines et la sidérurgie.

Pourquoi donc le Cambrésis résiste-t-il ?

La Révolution avait vu  le partage des terres entre bourgeois et paysans. Cependant, ces derniers, dans le Cambrésis, avaient plus de terres que les autres. Le travail des champs étant saisonnier, l’agriculture et la mulquinerie se développèrent conjointement : on cultive quand il fait beau et on tisse pendant les mauvaises périodes.

Haspres, qui se trouve à la limite fut d’abord influencé par le Cambrésis.

 

 

Ouvrier mulquinier travaillant sur son "outil" (métier à tisser)

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2) Le lin

 

Le fil de lin résiste mal aux mouvements brusques et saccadés du métier mécanique. Il faut donc le travailler à la main sur un métier appelé « estil ou outil ». Des conditions de température et d’humidité vont orienter ce travail vers les caves de notre région qui répondent à ces critères. Le fil était généralement importé d’Irlande mais pour les raisons évoquées précédemment, la culture du lin se développa dans le Nord pour fournir de la matière aux mulquiniers.

Au début du 19ème siècle, le lin cultivé dans notre région était roui dans la vallée de la Scarpe et surtout à Fenain, Somain , Erre et Wallers dont les eaux avaient des propriété particulières pour détruire la gomme autour de la fibre textile. Par la suite, il viendra surtout de la région lilloise. (rouissage dans la Lys)

 

Le rouissage est l’action qui consiste à séparer les fibres du lin de l’espèce de résine qui les soude.

A la fin du 19ème et au début du 20ème, trois types de rouissage étaient connus des tisseurs :

 

Rouissage dans l’eau de rivière. Le lin était dans des « bargeots » dans l’eau pendant 15 jours

Rouissage dans une cuve à pétrole pendant 5 à 6 jours. On le lave puis on le sèche sur le pré.

Rouissage sur le pré, sans rien.

 

Ensuite vient le teillage qui consiste en la séparation des fibres du bois de la plante

Le lin arrivait en balles (souvent 200 kg) à la filature où des ouvriers le triaient selon sa grosseur et sa longueur.

Après plusieurs opérations (peignage, cardage, filage), il arrivait en écheveaux, pour être vendu.

Selon le travail désiré, il fallait des fils de grosseurs différentes. C’est pourquoi un système de numéros fut instauré. C’est ce qui est appelé le titrage.

 

Monsieur André Cossart expliqua un jour, le mode de calcul.

La division de 544 kg par le numéro donnait le poids d’un paquet de 329 000 m. Voici un exemple simple pour comprendre.

 

N°10     544 :10   =   54 kg 400 pour 329 000 m

N° 100   544 :100 =   5 kg 440 pour 329 000 m

Etc…

Ce qui implique que plus le numéro était élevé, plus le fil était fin.

Les fabricants plaçaient alors les écheveaux sur des « tournettes » pour fabriquer des bobines.

 

Il semble que ce calcul ait évolué selon les périodes ou qu’il ait été différent selon les régions car en 1804, le préfet M. Dieudonné faisait le commentaire suivant :

Le compte, c’est la quantité de quarts de fils qui composent la chaine. Le quart de fil est la longueur de l’ourdissoir mesurée vingt-cinq fois par un écheveau de huit fils. Si l’ourdissoir mesure 17m88cm, alors le quart de fil est :   8 x 25 x 17,88 = 3576 m. Le compte 18 vaut donc 18 quarts de fils.

Sur un autre document, il apparait que le compte 150 correspond à 150 000 m de fil au kg.

Au début du 20ième siècle, un autre mode de calcul existait aussi :

C’est le nombre de fils pour 4 mm soit Compte 10 : 10 fils pour 4 mm ;  Compte 15 : 15 fils pour 4 mm

Ce qu’il faut retenir est que le titrage est un rapport poids / longueur de fil et que plus le numéro est élevé, plus le fil est fin et donc difficile à travailler mais le résultat est un tissu très agréable.

Pour le calcul du nombre de fils utilisés, les ouvriers et patrons utlisaient un instrument appelé compte-fils ou quart de pouce. (voir la photo)

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Ci-dessous, extrait de "La vie quotidienne dasn le Nord au XIX e siècle" de Pierre Pierrard

Rouisseurs

Quand on évoque la peine des hommes en ce siècle de fer, on se reporte instinctivement à la fabrique, à la manufacture, et on associe trop exclusivement prolétariat et ouvriers des villes. C'est oublier que les campagnes, bien plus peuplées qu'aujourd'hui, subissent elles aussi - mais sans en avoir autant conscience - le joug d'un labeur la plupart du temps disproportionné avec la rémunération. Et ceci est vrai aussi bien pour les travailleurs du grand air que pour ceux qui besognent à la maison : il s'agit d'ailleurs souvent des mêmes, le travail à domicile relayant, l'hiver, le travail de la terre.

Voici, par exemple, ce que font, pour un franc cinquante par jour, sous Napoléon III, les rouisseurs du Cambrésis, hommes, femmes, enfants, dans les brumes automnales.

Lorsque le lin est mûr et arraché, on le fait sécher avant de l'ébourseler, de le battre avec un mail afin de briser les capsules séminifères et de recueillir la graine. Il s'agit ensuite de le faire rouir dans des claires ou routoirs, qui sont d'anciennes tourbières remplies d'eau. Pour cela, on le transporte au bord de l'eau par bougelots, bottes de dix kilos que l'on fait descendre une à une à l'aide d'une fourche en bois à long manche. Les bougelots surnagent d'abord puis s'enfoncent au fur et à mesure que le rouissage progresse.

 

Au bout de deux jours, on les retourne avec une gaule de sept mètres. Quand le ligneux (liens de paille) se casse et que la filasse se sépare nettement de la chènevotte, on considère que le rouissage est terminé.

Alors commence l'opération la plus dangereuse : elle consiste à saisir avec un bâton crochu chaque bougelot qui, alourdi par l'eau, peut entraîner une femme ou un enfant dans la claire. Le lin est alors égoutté et séché sur les prairies. Pour ces différentes opérations très salissantes, ouvriers et ouvrières se couvrent de haillons; mais ceux-ci ne les protègent pas de l'infection, des évanouissements et des scrofules provoqués par le rouissage. 

3) Filage et bobinage

Il fallait mettre en forme les fibres pour obtenir un fil. Il y avait plusieurs techniques mais celle qui est la plus connue chez nous est le filage au rouet. Avant 1914, c’est la femme de l’ouvrier mulquinier qui réalise cette opération fastidieuse puis cette opération sera mécanisée.

Il fallait bobiner le lin sur une bobineuse. Chez André Cossart, la meilleure bobineuse était Pauline Lerust qui habitait rue de Saulzoir.

Travail au rouet par Evrard Morelle

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Ci-dessous, extrait de "La vie quotidienne dasn le Nord au XIX e siècle" de Pierre Pierrard

Les rouets qui se taisent

Les campagnes de Flandre et d'Artois furent de tout temps un immense atelier de filage pour les tissages flamands et la bonneterie rouennaise. Cela reste vrai jusque vers 1840, quand la filature mécanique et manufacturière l'emporte décidément sur le rouet. Mais, au début du siècle, les rouets sont innombrables : près de cent vingt mille dans le seul département du Nord, spécialisé dans la filature de lin.

Certains rouets se tournent au pied, d'autres à la main.

Au sommet du rouet est placé un petit vase plein d'eau propre qui sert à la fileuse à se mouiller l'index et le pouce, à moins qu'elle ne suce un morceau de sucre candi pour pouvoir mouiller son index d'une salive sirupeuse propre à bien coller le fil. Car tout l'art de l'ouvrière consiste à se saisir chaque fois d'un, de deux ou de trois brins au plus pour faire un fil très fin quoique très solide; car plus le fil est fin plus il a de valeur. Mais ce fil, pour devenir marchand doit être uni. Or la plupart des fileuses, trop pauvres ne disposent pas d'ourdissoir. Si bien qu'après s'être contentées de dévider le fil, elles doivent le porter à un mulquinier ou fabricant de toile, qui commence par ourdir le fil.

A domicile, on fabrique aussi des fils retors ; mais comme l'opération de retordement, pour être rentable, ne peut rester au stade artisanal, la fiIterie comme le filage se transforment peu à peu en travaux de mécanique et d'atelier. Et les vieux rouets se taisent les uns après les autres, en attendant de finir dans les greniers. ou chez les antiquaires ...

Si le filage à domicile est emporté par la grande industrie, le tissage à la main résiste, lui, beaucoup plus longtemps, car la célérité et le bas prix de la main-d'œuvre familiale permettent aux fabricants-négociants d'y trouver leur compte.

Fabrique d'Amiens qui rayonne dans les campagnes voisines, dispersant ses métiers à velours de coton, à velours d'Utrecht pour meubles, à satin pour chaussures ... jusqu'à Grandvilliers et Breteuil, à quarante kilomètres au sud, et fournissant à quarante mille  ouvriers tourbiers ou moissonneurs, devenus pour l'hiver tireurs ou coupeurs de velours, un travail complémentaire appréciable. Bonneterie du San­terre -, tricots, bas, fichus, châles... - qui fait vivre cinq mille familles.

Surtout, tissage du Cambrésis dont les gros bourgs se vident au printemps lorsque les Camberlots, par familles entières, chacun portant sur le dos son balluchon de linge, s'embarquent à Somain ou à Busigny pour la Picardie, la Champagne, l'lle-de-France et même l'Orléanais, là où les mencaudées se comptent par centaines. Penchés vers la terre durant des mois, ils reviendront au pays à l'entrée de l'hiver, transformés en tisserands, encaqués pour six mois dans leur cave humide et malsaine.

Enorme activité. Pas un village dont le sol ne tremble sous les métiers qui battent inlassablement pour les négociants de Bohain, Saint-Quentin, Caudry ou le Cateau. En 1850, dans les cantons du Cateau, Solesmes, Carnières, Marcoing, Clary, Cambrai, on dénombre dix-sept mille hommes, trois mille sept cents femmes, quatre mille cinq cents enfants travaillant aux métiers à tisser à domicile. Et ceux-ci se défendront bien. 

4) Ourdissage

 

Les bobines installées sur des « râteliers » ou porte-bobines, distribuaient un fil qui traversait une « passette » avec un œillet en porcelaine.

Selon le travail, les portées étaient de 40 fils ou 80 fils.

L’ourdissage demandait une extrême vigilance car il fallait surveiller tous les fils et arrêter aussitôt lorsque l’un d’eux cassait.

Cette opération terminée, après avoir pris des précautions pour que les fils ne se mélangeassent pas, on les tressait pour obtenir un boyau qui formerait la chaine.

 

Ourdissage pour une chaine avec portées de 40 fils                         Chaine en fils de lin

ourdissage-bera-1.jpg   chaine-lin-1.jpg

 

5) La chaine

 

Les longueurs de chaine étaient généralement de 80 m en linon et 82 m en batiste pour obtenir 75 m blanchis.

Mais chez André Cossart par exemple, on ourdissait à 130 m afin de gagner un nouage.

Lorsqu’une pièce était terminée, il fallait assurer une continuité avec la suivante et bien replacer les fils en les nouant. Cette opération s’appelait « r’touner d’ssus » c'est-à-dire préparer le travail en reliant chaque fil de la chaine à un fil resté sur le métier à tisser. Une fois la nappe de fils installée, le tissage pouvait commencer.

 

6) La préparation (R’tourner d’ssus)

L’ouvrier rapportait une pièce réalisée et le manufacturier lui rendait une chaîne, le fil de trame, le harnais pour la largeur (le cordonnet et la vignette pour les mouchoirs).

Il fallait alors mettre en place cette nouvelle chaîne sur l’ensouple et relier chaque fil à un fil resté sur « l’outil ». Le nouage se faisait avec la salive qui était très importante. Elle devait être grasse pour permettre une bonne accroche. Chaque fil passait dans une pienne ou lissure ou lisse ou lice et entre les lames du harnais.

Mouchoirs: On laissait 20 ou 40 fils pour la vignette. Pour le cordonnet, 3 bouts de coton.

Evrard Morelle noue chaque fil de la chaine avec ceux restés sur l'ensouple

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7) Le tissage

 

Le tissage est le croisement des fils perpendiculairement. Il y avait donc des fils de chaîne et des fils de trame.

La trame était formée par un fil enroulé sur une canette placée dans une navette.

Ce fil de trame était confectionné généralement par la femme du tisseur. Ce dernier prenait un écheveau au donneur d’ouvrage et sa femme à l’aide d’un rouet, formait la canette. Par la suite, le fil de trame fut préparé par les manufacturiers.

Chaque passage de la navette à travers les fils de chaîne forme une duite. Pour fabriquer un torchon en batiste, il fallait 14 duites et pour un mouchoir, 30 duites.

La navette était lancée par des taquets qui ont une forme spécialement élaborée. Elle devait être lisse pour ne pas sectionner les fils.

C’est ainsi qu’à longueur de journée, le mulquinier appuyait, à l’aide des pieds, sur les marches pour croiser les fils de chaine et tirait sur la « sonnette » pour chasser la navette.

                       En bas, navette de métier à tisser à la main (on voit les roulettes pour assurer le déplacement)    Au-dessus, navette de métier mécanique 

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La largeur du tissu était variable selon les réalisations demandées.

Exemple pour les mouchoirs : une laize était un mouchoir sur la largeur (une lisière de chaque côté). C’était le mouchoir Cambrai.

On pouvait faire plusieurs laizes dans une largeur. Dans ce cas il fallait roulotter.

La pièce terminée, le tisseur rapportait son ouvrage sur le dos, emballé dans une toile matelassée. Le donneur d’ouvrage contrôlait et payait en fonction du travail.

Le tisseur prenait alors une nouvelle chaine et commençait un nouveau travail.

Les pièces tissées étaient menées ensuite à la blanchisserie pour le blanchiment. Au début du 19ième siècle, la blanchisserie la plus importante se trouvait à Cambrai. Pour A. Cossart, le ramassage se faisiat le mardi. Puis, lorsque les pièces revenaient, il fallait les mener au roulottage, spécialité des ouvrières de Haussy.

Remarque: Il faut différencier le blanchiment, qui donne la blancheur au linge et le blanchissage, qui est le nettoyage du tissu.

 

 

8) Complément pour les mouchoirs

Le roulottage des mouchoirs

 

Les pièces blanchies sont confiées aux « roulotteuses » qui découpent les douzaines (pour des mouchoirs par exemple) et font la bordure du mouchoir en la roulant à la main.

Les mouchoirs sont ensuite donnés aux repasseuses et liés par douzaine avec un bolduc.

Ils sont prêts pour la vente sauf si le client demande une broderie.

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Mouchoirs

1 laise ou laize = 1 mouchoir sur la largeur, 2 laizes = 1m12 sans lisière (à roulotter), 3 laizes = 1m50

Les principaux centres de fabrication des mouchoirs étaient Cholet et Cambrai. Ils étaient préparés par douzaines non découpés.

 

Mouchoir en linon 28 cm                                        Mouchoir en batiste 33 cm

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9) La mécanisation

Le tissage mécanique drainait de plus en plus de gens et les jeunes filles ou jeunes dames qui n’avaient plus besoin d’aider leur père ou leur mari car le fil de trame était mécanique et allèrent chercher un salaire d’appoint indispensable au tissage. Ce fut un autre style de tissage et surtout ce fut l'utilisation du coton, plus facile à travailler.

Du métier mécanique (lancement des navettes et croisement des fils de chaine se faisaient mécaniquement) on passa au métier automatique (cadence accélérée, remplacement des canettes puis des navettes automatiquement).

 

10) Vie quotidienne

Les permanents, en majorité, se levaient tôt pour se mettre au travail à 6h jusque 8h30. Là, ils déjeunaient une pomme de terre « al p’lure ». Ils reprenaient de 9h à 11h avec une pipe entre deux, puis dinaient pour reprendre de 14h à 18h avec une pipe entre deux. Mais souvent, ils redescendaient de 19h30 à 21h ou 22h.

Celui qui voulait une « certaine liberté », comme disait Evrard  Morelle, faisait l’horaire suivant 6 jours par semaine:

6 h   8h30 / 9h  12h30 / 14h  18h ou 18h30.

La femme pendant ce temps s’employait aux taches ménagères et préparaient les canettes. Il arrivait même qu’elle remplaçât son mari pendant les repas si le travail l’exigeait. 

 

 

11) Conditions de travail

 

Le métier et parfois les métiers étaient installés à la cave, souvent humide, qu’il fallait blanchir à la chaux pour l’hygiène et la clarté.

Le mulquinier tissait parmi ses récoltes de pommes de terre, carottes, chicons, etc … et son stock de charbon. Ceci n’était pas toujours facile car chez nous, de nombreuses caves étaient souvent inondées.

L’éclairage se faisait par une grande baie vitrée ou « barbacaine ».

Le soir, le crasset (lampe à huile) puis le quinquet (lampe à pétrole) éclairait « l’ouvrage ».

Qui voudrait reprendre une telle vie ?

 

12) Social

A la fin du siècle dernier, le travail à la main n’était plus très rentable. De ce fait les mulquiniers étaient exploités.

-          D’abord, ils n’étaient pas cultivés.

-          Ensuite, le donneur d’ouvrage cachait le numéro ou modifiait les dimensions.

-          Enfin, il arrivait que l’on donnât n’importe quel travail à n’importe qui. En fait, il faut comprendre que, par exemple, un permanent avait beaucoup plus l’habitude (expérience) du tissage et conservait une certaine souplesse. Ceci n’était pas le cas chez les saisonniers après une campagne de betteraves.

Heureusement, un homme tel que Aimé Gosse décortiquera un « ouvrage » et fera prendre conscience de la valeur du travail. Aidés par le syndicat, les tisseurs furent plus à même d’interpréter et de se défendre.

Ainsi prit place le système des fiches remplacées par celui des carnets. (voir photos ci dessous)

 

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A la fin du XIXème, alors que la mécanisation s’implante progressivement, le Cambrésis reste artisanal...

Le tableau suivant (données de la fin du XIXème) exprime bien cette particularité de notre région.

 

Avesnes les Aubert

1800 tisseurs

Haspres

1200 tisseurs

Saulzoir

300 tisseurs

Verchain

100 tiseurs

 

Avec le machinisme, la rentabilité de l’ouvrier qui travaille 10h par jour, diminue. Le climat social se dégrade et des grèves éclatent.

En 1889, à Avesnes les Aubert, les ouvriers se révoltent, au moment où on jette les bases du socialisme.

En 1911,Evrard Mériaux, responsable du syndicat local, discuta avec les patrons des ouvriers en usine pour obtenir une augmentation des salaires. Le travail aux pièces fut reconnu mais sans augmentation. La suite ne donna guère satisfaction et une grève fut votée. Les grévistes cherchèrent donc du travail chez les tisseurs à la cave, dans les fermes et les usines des environs.

Plus tard, un autre problème se posera pour les mulquiniers : on ne voulait pas les reconnaître comme ouvriers mais comme travailleurs indépendants. Il faudra attendre 1940, alors qu’ils travaillaient toujours 10h par jour, pour obtenir une compensation : 20% des 40heures et 4% pour les congés payés..

De même, l’assurance sociale valable en 1930 pour le tissage ne le fut qu’en 1936 pour les tisseurs à la cave.

Après la deuxième guerre, l’apparition du coton double spoon, plus résistant et moins cher, et la concurrence étrangère firent disparaître petit à petit le tissage main. D’autant que les jeunes n’étaient pas prêts à prendre la relève.

 Ci-dessous, extrait de "La vie quotidienne dasn le Nord au XIX e siècle" de Pierre Pierrard

La fille de fabrique

Maria Verkindère, elle, est ouvrière d'usine, dans une filature de lin." L'ouvrière! mot impie, sordide, qu'aucune langue n'eût jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet âge de fer, et qui balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès... ", écrit Michelet en 1860. Aux yeux du grand historien, la femme, par nature fileuse et couseuse, est faite pour rester à la maison. Hélas! la machine, en tuant le rouet, pousse les femmes, les filles comme les mères de famille, vers la fabrique, le plus souvent vers la fabrique de fil de coton et de lin où les attendent les mêmes horaires interminables (douze, quinze heures), les mêmes cadences, le même vacarme, la même promiscuité que les hommes. En 1856, Lille groupe 12939 ouvriers et 12792 ouvrières dans ses filatures.

Maria Verkindère n'est pas allée à l'école; à huit ans elle épluchait le coton. Elle ne sait donc ni lire ni écrire et n'a pas appris à coudre. Mariée à dix-huit ans à un filtier lillois qui ne gagne que deux francs par jour, elle laisse chaque matin sa petite fille aux soins d'une vieille voisine - une soigneuse - qui, à raison de vingt-cinq centimes par jour et par enfant, garde chez elle une demi-douzaine de bambins.

Quatre heures du matin : c'est le lever. Dans une demi­-heure, la clochede la filature Poullier-Vanoye convoquera Maria au travail.

De cinq heures du matin à huit heures du soir, du lundi matin au samedi soir, trois cents jours par an, et pour un franc cinquante par jour, quel que soit son état de santé, Maria, employée comme fileuse mécanicienne dans une filature au mouillé - au frec - se tient debout, dans une immense salle chauffée à trente-cinq degrés. La résistante filasse de lin ne s'allongeant bien que trempée dans l'eau chaude, des augets d'eau à soixante-dix degrés courent sur toute la longueur du métier, baignant les mèches de lin et entretenant dans la salle une moiteur torride qui assure la qualité du filage. Les fileuses, les pieds dans l'eau, ne peuvent s'activer efficacement autour de leur métier qu'en portant un minimum de vêtements : une chemise, un jupon ou même un simple casaquin, sur quoi elles lient parfois un sac de jute pour se protéger des gouttelettes chaudes lancées par les broches virant le fil mouillé.

L'odeur du rouissage enclose dans les fibres revit, exaspérée, dans cette serre. A travers les chaudes vapeurs blanches, on devine le visage émacié, sans beauté. et les cheveux d'un blond terne où s'entremêlent les filaments de lin, de Maria Verkindère. L'ouvrière surveille les trois cents broches qui lui sont dévolues, ne reprenant souffle que lorsqu'une escouade de petits garçons et de filles se précipite pour démonter les bobines. Maria profite de ce répit pour examiner ses pauvres pieds, car elle craint, comme beaucoup de fileuses au frec, de devenir pédauque, l'intervalle des orteils se comblant d'excroissances créées par le gonflement de la peau toujours humide et couverte de débris en putréfaction.

Le coup de sifflet de midi arrête soudain le virement des broches. Comme la plupart des femmes, Maria, lasse de tant d'heures passées debout, mange, assise contre un mur, ses tartines de pain d'blazé ou de pain d'mort (enveloppées dans des billets de mort) et sa poire cuite, arrosées de chicorée. C'est l'heure du repos : l'heure de la tentation aussi, dans l'atmosphère énervante, pour toutes ces chairs demi- nues. Maria sait bien que, parmi ses compagnes, plus d'une profite de la halte pour retrouver dans un coin tel surveillant ou tel varouleur.

Ce n'est que tard le soir, que Maria - exténuée, ruisselante de sueur, sale - quittera la boîte à vapeur où elle travaille depuis Fe petit matin; elle est passée par la bra­derie, le local où, en arrivant, elle a laissé son bonnet, sa robe, ses bas et ses sabots et aussi son châle, car, avec raison, Maria se méfie du froid de la nuit, un froid qui, dans les durs hivers, peut brusquement, au sortir de l'usine, enserrer les ouvrières d'un manteau de petits glaçons. 

Cette page n'a pas la prétention de tout expliquer mais elle donne un aperçu de ce qu'était le travail du tisseur de lin à la cave. Elle sera enrichi au fur et à mesure, selon la qualité des informations.

Date de dernière mise à jour : 2014-06-23 10:15:55